Du témoin au martyr, chemin du croyant à la suite du Christ.
Réquisitoire ou plaidoyer ? un peu des deux semble-t-il mais pas de condamnation dans la bouche de Jésus, seulement l’annonce de l’inévitable lorsque l’on côtoie le mal de trop près, lorsque l’on refuse d’entrer dans une vraie « connaissance » de l’autre en vérité et en liberté. Mais surtout lorsque l’on résiste à tout mouvement de conversion, or ces juifs qui disent croire en Moïse ont oublié qu’au temps de l’exode, au moment du triste épisode du veau d’or, quand le peuple s’est détourné du Dieu de l’Alliance et que Moïse plaide pour son peuple : « Alors le Seigneur revint sur sa décision et n’accomplit pas le mal dont il avait menacé son peuple » (Exode 32, 14). Jésus ne se fera jamais complice d’une sanction brutale quelconque.
Nous sommes dans la deuxième partie d’une controverse qui oppose Jésus et ces juifs convaincus d’être dans leur bon droit. Cette controverse vient de la mise en accusation de Jésus parce qu’il a guérit un paralytique à Bethzatha un jour de Sabbat. Dans ces versets, on remarque que le mot « témoignage » est répété à plusieurs reprises. Jésus, l’accusé, va prendre en charge sa défense en en présentant les éléments à travers une plaidoirie passionnée. Ainsi, il va commencer par appeler à la barre, plusieurs témoins de chocs :
- Jean Baptiste qui est allé jusqu’au martyre pour rendre témoignage à la vérité
- Ensuite, étonnant, ce sont les miracles, les signes, désignés ici par le terme d’œuvres, qui sont les témoins : il y a de nombreux signes opérés par Jésus et qui sont rapportés par Jean : le premier des signes étant l’eau changée en vin, puis il y aura la guérison de malades…
- Et troisièmement, les Ecritures, puisque en scrutant les écritures nous découvrons que Jésus accomplit ce qu’avaient annoncé les prophètes.
En faisant cela, il ne fait que respecter ce que la loi l’oblige de faire : produire au moins 2 à 3 témoins (cf. 2Cor 13,1). On sait bien que l’on ne peut définir une vérité sur un seul témoignage. Un témoin peut se tromper, ou être trop partiel. Cela ne veut pas dire que le témoin ne dit pas vrai, mais il doit assumer de n’être qu’un point de vue, et qu’il y a d’autres points de vue.
Mais, voilà, ce groupe devant lui est comme aveuglé par ses certitudes et ses présomptions. Ces juifs refusent l’évidence, sont-ils de mauvaise foi ? Nous pourrions être tentés de le penser tant leur mesquinerie aberrante saute aux yeux : guérir « oui », mais pas le jour du sabbat ! et surtout pas en se prétendant le Fils de Dieu ! Ce qui est un sacrilège, voire un blasphème ! Jésus bouscule les juifs de son temps dans leurs repères et cela ne passe pas ! Nous aujourd’hui, si nous avons souvent le désir d’être des témoins du Christ ressuscité, nous avons pour cela des arguments : la merveille de la création, les œuvres que Jésus Christ opère dans notre vie, dans notre cœur, le témoignage de croyants ayant été guéris d’un mal par l’intercession de la prière. Mais quand nous osons témoigner, nous ne sommes pas toujours bien reçus, il arrive même dans certains endroits que nous puissions être agressés, et parfois rendus complices des abus dont certains dans l’Eglise se sont rendus lamentablement responsables. Comme le dit Jésus, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, si il l’a vécu comment y échapperions-nous ?!
Jésus reproche aux juifs leur position d’hostilité à son égard, lui qui est témoin du Père. Il apparait très dur avec eux : « vous n’avez pas l’amour de Dieu en vous » leur lance-t-il en ajoutant « comment pourriez-vous croire en recevant votre gloire les uns des autres et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu» ! Jésus dit les « connaître » un verbe généralement utilisé pour exprimer le fait de connaitre quelqu’un de manière intime, peut-être dans ce cas de l’intérieur et non dans le sens de celui que nous lui donnons en français où il désigne le plus souvent un acte intellectuel qui permet de saisir une vérité. Mais ce qui est étrange ici c’est que dans la version grecque le verbe est conjugué au passé. Comme si Jésus leur disait qu’il pensait les avoir connus, mais maintenant il ne les reconnaîtrait plus ? En effet connaitre quelqu’un, comme connaitre Dieu implique, une relation de confiance, confiance qui ne peut plus se maintenir, car ces accusateurs refusent de faire confiance même au témoignage de Jean, aux signes et aux Ecritures !
Or ce n’est pas facile d’être témoin, cela entraîne parfois dans des situations complexes. Il est plus facile de n’avoir jamais rien vu ou entendu, ce qui permet de se taire tranquillement ou bien, comme cette expression le fait ressortir, de « crier avec les loups » et parfois d’aller jusqu’au faux témoignage ! En grec, « les témoins », cela se dit μάρτυρες (martures), qui a donné « martyr », terme qui dit bien que témoigner c’est engager une part de soi-même. Cette part qui est de toutes façons engagée, quand nous avons l’Evangile comme force de notre vie.
Un témoin, c’est celui qui a vu avec les yeux du cœur et qui dit ce qu’il a vu. Avec la part de subjectivité qui en découle : il n’a vu que ce qu’il a vu, selon un point de vue singulier ; il ne possède pas la vérité mais il en rend compte par un bout, et d’autres ont pu voir la même réalité selon un point de vue différent. Être témoin, c’est prendre le risque d’une parole. C’est accepter la parole d’autres témoins. C’est savoir qu’il faut plusieurs témoins pour que la parole soit authentique. C’est ne pas prétendre que l’on est seul à porter la vérité. C’est seulement discerner à travers toutes les voix qui nous parviennent celles qui nous sont adressées au nom du Père et qui nous indiquent comment témoigner à la manière de Jésus, en sachant que cela peut aller jusqu’à donner sa vie. Car il s’agit de « chercher le bien avec ardeur » ce qui peut nous entraîner à « souffrir pour la justice » mais il nous faut avoir « aucune crainte » et ne pas nous « laisser troubler ». Honorer dans nos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Être prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque nous demande de rendre raison de l’espérance qui est en nous ; mais le faire avec douceur et respect. Entendons ces paroles qui nous viennent de l’apôtre : « Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal » ( extraits de 1P 3, 13-17). Cela ne ressemble-t-il pas à Celui que nous contemplerons bientôt sur la croix ?
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